mercredi 3 avril 2019

Deux souffles - suite - dans les pas de Jón Kalman Stefánsson

Première partie : ICI

Pour Jamijo (Jeannine Kunzler)

Tu as su poser tes pas là où les mots ne sont que des parenthèses du silence. Avant toi, le temps passait comme un train de ténèbres.


Ce soir, je me suis installée sous la véranda, face à la baie, dos tourné aux montagnes que j’ai toujours trouvées menaçantes. J’attends ton retour en regardant la lune ; le ciel a beau allumer des étoiles, dans le noir elle occupe toute la place. Sans la nuit, elle n’existerait pas, ou si peu. Tu me manques. Tous les moments que la vie a refusé de nous accorder ensemble me manquent aussi ; j’aimerais tant te trouver au creux de mon passé.



Je voudrais pouvoir la regarder avec toi. Elle éclaire le ciel et la terre et le bonheur que j’éprouve en pensant à toi. Peut-être me dit-elle que tu as le pouvoir d’illuminer le peu de vie qui reste en moi ; peut-être fais-tu partie de ceux pour qui l’enfance s’est éloignée lentement et continues-tu d’abriter au fond de toi l’enfant que tu as été ? Peut-être ? Peut-être n’as-tu aucune blessure au fond du cœur ? Peut-être ? J’ai croisé ton regard et j’ai su... J’ai su que j’étais l’élue. C’est ce souvenir, le plus beau et le plus fragile, qui me fait vivre ; mais tu le sais : quelle que soit la manière dont je conjugue le jour, il se finira par la nuit.


L’automne déroule son manteau de feuilles pour protéger la terre des frimas à venir. Une brise venue du large, d’abord murmure puis mélopée, le fait frissonner et vient troubler cette quiétude ; elle traverse cet endroit qui ressemble alors plus à une symphonie qu’à un paysage. Tu as raison, Chopin et ses nocturnes ( 1 ) ont aussi ce pouvoir d’effacer la frontière entre vie et mort. Parfois, je me prends à espérer : revoir les soirées bleues de l’été, t’embrasser, t’étreindre, m’endormir en écoutant ton souffle ; parfois, je me réveille en l’entendant encore et tu murmures mon nom. Parfois...


Sur la table il y a des pommes ; sous la clarté lunaire, on dirait des points rouges dont on a envie de déguster les couleurs pour adoucir le cours du temps et donner du voyage à la vie. La lumière me fait mal. J’ai baissé les stores ; sous la brise, ils frissonnent, tranchent des lames de lune et dessinent au sol des intermittences rousses. Un bois de meuble craque. Dans l’apparente immobilité, la vie continue en contractions soudaines.


Une brume légère est venue et voilà la nuit suspendue à son coussin de vapeur. Je me suis assoupie.


« Celui qui dort trop longtemps passe à côté de la vie. * » m’as-tu dit un jour ; mais il suffit que tu prononces mon prénom et je me sens vivante. J’allume mon sourire. Ce matin, je me suis éveillée en entendant le « Filiae maestae Jerusalem » de Vivaldi, hanté par la voix de Philippe Jaroussky ( 2 ). Ce n’est pas tant les paroles qui m’ont troublée, je ne comprends pas le latin, mais sa voix et ta présence. Tremblante, j’ai fermé les yeux, disparu dans la musique. Peut-on se dissoudre dans un poème, se confondre avec la douceur qui habite les mots ?* Je n’avais pas, jusqu’alors, compris ce que tu m’avais un jour murmuré :

« Les cordes vocales de l’être humain partent de la gorge et mènent droit au cœur. Elles pénètrent ses profondeurs : c’est de là que vient le chant. Voilà pourquoi il nous arrive de trembler en l’écoutant. Voilà pourquoi il a le pouvoir de changer le monde. »*


Devant la véranda, la rosée scintille sur les pierres et les transforme en diamants.


Sileant zephyri,
rigeant prata,
unda amata,
frondes, flores non satientur.

* Jón Kalman Stefánsson

1) Arthur Rubinstein plays Chopin - Nocturnes : ICI

2) A. VIVALDI: «Filiae maestae Jerusalem» RV 638 [II.Sileant Zephyri], Ph.Jaroussky/Ensemble Artaserse : ICI

Luluberlu

Atelier d'écriture de la Petite mission : sévices textuels animés par Christian. Vous pouvez retrouver les textes de l'atelier sur le site : L'Écriptoire

1 commentaire:

  1. Ce qui compte, dans un texte, c’est la couleur : elle dit les doutes, elle dit la vie et les malheurs, les joies parfois, les rêves ; elle est musique aussi. Cherchez le kaléidoscope, comme en musique. Écoutez les œuvres de Mozart, Vivaldi, Sibelius, etc. Juste la couleur. Écoutez la couleur. Les choses ne deviennent pas plus simples parce qu’on les joue souvent. Elles sont. Combien d’octaves dans une vie ? Trop ou si peu ?
    Christian (https://ecriptoire.org/)

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