vendredi 15 février 2019

Deux souffles

Pour Jamijo (Jeannine Kunzler)

À la suite de Jon Kalman Stefansson : « Entre ciel et terre »
 
Incipit : On ne peut pas vivre les vies qu’on voudrait. On est prisonnier de qui nous sommes.

Automne, fraîcheur piquante du soir, parfums de pommes. Le jour déclinait rongé par une lumière oblique. L’air absorbait les couleurs qui pâlissaient ; il ne subsistait qu’une bruine de clarté. Mais ce n’était pas ça. C’était autre chose. Un rêve peut-être ?

La maison retenait son souffle, ce qui n’empêchait pas la fumée de monter en volutes indéfinies vers un ciel bleu nuit grand ouvert. Pas un souffle de vent ; cette quiétude conférait au monde une plus grande profondeur. Doucement, un soupçon de ténèbres dévorait les détails. La lune, timidement, semait une petite brume à fleur de terre, s’évertuant à redessiner la silhouette des arbres en ombres chinoises. Les criquets avaient cessé leur chant lancinant ; seule une chouette brisait parfois le silence tapissé de mousse qui s’était abattu sur la vallée. Pianissimo, les grenouilles et les chauves-souris prenaient possession de ce qui serait leur territoire pour les prochaines heures... jusqu’à ce que le soleil reprenne ses droits.



Plus loin dans cet imperceptible hameau aussi bref qu’une hésitation, les rares lampadaires privaient l’être humain d’étoiles et d’horizons. On ne savait pourquoi les rares maisons éparses et vides avaient négligé de vivre des années perdues depuis longtemps. Seuls quelques arbres frêles arrimés au sol les empêchaient de fuir. C’était un ailleurs inconnu : il n’avait plus de nom.

****

Tu flottais dans le petit matin, à moitié effacée par la nuit. Derrière tes yeux tristes, j’ai vu une vie vécue. La mélancolie qui vient avec la maturité se conjuguait en accords mineurs : regrets, solitudes et nostalgies, en totale harmonie avec les trois cordes de mon instrument. Je te l’ai dit pourtant : « Une plaie qu’on ne soigne pas devient avec le temps un mal intime et incurable. »

— On t’a posé trop de questions dans ta vie ?
— Parfois, il vaut mieux se contenter d’exister. Je laisse les gens parler s’ils ont envie.
— Pourquoi ?
— Parce que tout est si petit ici, tout le monde sait... savait tout sur tout le monde ; à part sur soi-même.
— Tu sais pourquoi tu vis ici ?
— Et si je ne savais pas ?
— Ta réponse me suffit.
— Tu veux que je te raconte ma vie ?
— Hum.
— Elle est comme ces lampadaires dans le village, privée d’étoiles et d’horizons.
— Tu es... mystérieuse.
— Je ne suis pas mystérieuse, juste insignifiante. Et puis, j’ai ce truc dans la tête, incurable... Je vais mourir. Ça prend du temps de s’habituer aux choses... ça fait bizarre de dire ça. C’est la première fois que je le dis à voix haute.

Ils se taisent... Tous deux gardent le silence ; elle baisse les yeux. Il ne parvient pas à maîtriser les siens, ils sont comme happés par elle. Elle est belle. Sans doute devrait-il couper court à tout ça, pourtant il ne fait rien. C’est insupportable. Elle s’en rend compte et lui murmure :

— J’essaie de rallonger mon chemin... pour passer plus de temps avec toi.

Il parvient tout juste à hocher la tête. Attend, parfaitement immobile. C’est elle qui rompt à nouveau le silence :

— Tu as perdu ta montre ?
— Je ne la porte plus. J’avais l’impression d’être menotté par le temps.
— Tu vas rater ton avion.
— Je sais. Ça ne fait rien. Depuis quand le sais-tu ?
— Longtemps il me semble... Peut-être depuis toujours. J’essaie de vivre dans l’instant, dans une manière d’hésitation, avant le grand saut. Et puis, l’automne est là. C’est une saison qui met l’être humain en sommeil.

Le temps va si vite, bien plus que la lumière : on naît, un battement de paupière, on vieillit ; parfois il est si lent qu’il nous oppresse, puis on meurt. Elle a ôté sa robe ; simplement, le vêtement est tombé en corolle à ses pieds. Nue. Il n’avait jamais rien vu d’aussi beau. Suspendus les battements de son cœur. Deux souffles, deux baisers. Elle a soupiré. Maintenant, tout peut commencer.

****

Plus tard, un jour nouveau est né, une matinée toute en fraîcheur.

— J’ai été très touché par ton cadeau ; je n’avais jamais rien reçu d’aussi beau et... d’aussi personnel.
— Si tu reviens...
— Je reviendrai, bien sûr. Attends-moi.
— Dépêche-toi.
« Nulle chose ne m'est plaisir, en dehors de toi. » (J.K Stefánsson : Entre ciel et terre).

Luluberlu

Atelier d'écriture de la Petite mission : sévices textuels animés par Christian. Vous pouvez retrouver les textes de l'atelier sur le site : L'Écriptoire 

1 commentaire:

  1. La première partie m’a enchantée. Des images, des métaphores extrêmement fines et poétiques, dignes de Stefansson :
    « La maison retenait son souffle »
    « un ciel grand ouvert »
    « la lune semait une petite brume à fleur de terre …ombres chinoises »
    « un imperceptible hameau aussi bref qu’une hésitation »
    «on ne savait pourquoi les maisons…de fuir »
    Et puis des phrases profondes et philosophiques :
    « la mélancolie qui vient avec la maturité, etc »
    « une plaie qu’on ne soigne pas… »
    J’arrête de plagier ce texte. Mieux vaut le lire et le relire et conseiller à l’auteur d’en écrire beaucoup d’autres.

    plume bernache

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