jeudi 21 février 2019

Atelier écriture Jules Ferry : « Ni arbre ni forêt »

Dernièrement, je suis allée me balader avec quelques proches dans un endroit peuplé en abondance de plantes ligneuses de plus de sept mètres de haut. En qualité de meneuse de cette compagnie, j’assurais la cohésion du groupe. Nos cortèges sont souvent bruyants, non seulement par le bruit lourd des pas, mais aussi par les grognements, cris, soufflements et autres reniflements. Il nous fallait nous montrer discrets, silencieux dans cette nuit d’un noir parfait. Le monde nous appartient, à condition de faire attention aux invasions.

À ce moment-là, rien à craindre. Nous venions de dévaler un « carreyrou » après avoir traversé des champs, à l’orée de ces innombrables sentinelles, imposantes comme des cathédrales. Je voudrais apporter une précision, au passage. Il paraîtrait que nous saccageons tout sur notre route : les prairies, les cultures, les champs surtout de maïs, les vergers, les vignes, partout. Je ne m’attends pas à ce qu’on lise nos prouesses dans les journaux car nous n’avons fait qu’effleurer ce sol, sans le retourner, enfin pas trop. Nous n’avions même pas de binette. Après le « carreyrou » se trouvait une jolie clairière. N’était-ce pas l’endroit rêvé pour une halte ? 

Des pins moribonds au tronc râpé, suintant la sève et le sol décapé autour d’eux, témoignaient de la visite récurrente de nos troupes. À proximité, une flaque d’eau boueuse. Fallait-il se contenter du maïs glané dans les champs ? Nous nous sommes trouvés indécis au moment de composer le menu. Nous avons patrouillé dans la clairière, avons trouvé notre compte en nourriture saine.

Nous nous sommes ensuite aventurés aux abords de la ville, dans une station-service. Le veilleur de nuit dormait à poings fermés car les pompes étaient vides, en raison de mouvements de revendication populaire. Nous en avons profité pour entrer dans la boutique et dérober quelques bonbons, chewing-gums, barres chocolatées, sachets de fruits secs, noisettes, pruneaux, viennoiseries diverses, à vrai dire tout le rayon. 

En traversant la rue, nous avons trouvé plein de bouleaux, ce qui a instantanément refroidi notre enthousiasme et provoqué chez nous une envie furieuse de nous glisser au plus tôt dans les toiles, pour un sommeil réparateur. Après avoir longuement erré de petit bouleau en petit bouleau, nous avons fini par retrouver notre chère clairière.

Nous avions besoin de prendre un bain pour évacuer les stigmates du bouleau. Dans l’idéal, il faudrait un peigne à poux pour s’en débarrasser. Ils s’incrustent dans les poils, les ongles et nous les transportons partout. Ce sont des fruits ou des graines minuscules qui ne demandent qu’à proliférer mais nous donnent des démangeaisons.

Note de l’auteur de cette pochade :
Et là, il aurait fallu décrire une ambiance idyllique de bain de boue et de grattage de couenne contre les troncs. Mais je suis bien trop fatiguée pour me plier à cette convention ridicule. Alors qu’ils circulent où ils veulent, les galapiats !

Nous nous sommes affalés dans des creux du sol. La dernière chose dont je me souviens, c’était un de mes compagnons ricanant : « on met le lard au saloir » ? J’ai dormi comme une masse, beaucoup rêvé : des trucs d’un genre antique et plutôt intello. J’étais engagée dans une joute verbale avec un certain Ulysse en jupette plissée qui essayait de m’enfoncer des truismes dans la tête. Dans cette odyssée, je m’appelais Gryllos. J’expliquais pourquoi je souhaitais rester dans la peau d’un cochon, après avoir été métamorphosé par la magicienne Circé. Trop fort, Ulysse ! Il savait bien manier le mépris par rapport à ma condition, comme en témoigne cet échantillon de ses talents d’orateur :

— Oh ! oh ! maître Gryllus ! Te voilà, ce me semble, devenu un rhéteur consommé ! Ta bauge est une chaire d’où tu pérores avec toute l’ardeur imaginable pour soutenir cette nouvelle thèse. Et pourquoi n’as-tu pas, sans t’interrompre, discouru sur la tempérance ?

Tout le reste était du même acabit… Je trépignais en silence essayant vainement de retomber sur mes jambes, face à une telle éloquence. Comme il persistait à me contredire, je lui ai avoué ne pas être dupe de ses manigances, savoir qu’il utilisait un discours bien écrit, pillé quelque part, qu’il voulait m’asséner pour me réduire au mutisme. Je tenais absolument à me débarrasser de lui. J’ai grogné :

— Ton allocution, planque-la dans ta tunique et garde-la au chaud pour plus tard… que je m’évertue à te répéter ! 
( Note en aparté de l’auteur : pas très fine allusion à Plutarque ).

Ayant ainsi pris congé de cet importun je me lançai dans de nouvelles aventures oniriques. Mais là, ce n’était pas mieux. Un paysan du cru se vantait d’enterrer à demi des bidons d’eau dans le sol. Moi, je cherchais justement de l’eau, de l’humidité car j’avais soif. Je ne sais pas ce qu’il y avait dans l’eau, peut-être un somnifère, mais je me suis endormie près de l’abreuvoir de fortune. Alors, lui et ses comparses m’ont chargée tout engourdie sur un pick-up et m’ont déposée à quelques kilomètres de là. A mon réveil, je ne savais plus où j’étais. Je comptais bien avertir ma troupe qu’il ne fallait plus jamais revenir dans la clairière car nous y serions victimes d’un sortilège. On ne me croit jamais lorsque je dis la vérité.

Quand je me suis effectivement réveillée, la nuit tombait déjà. J’avais sommeillé toute la journée. Mes mirettes ont distingué graduellement les conifères, la mare et, surtout, une silhouette trapue familière. Mon père, cet individu taciturne, a quitté notre famille depuis des années pour mener une vie de solitaire. Il lui arrive de nous rendre de courtes visites et même de rester quelques mois avec nous. Il a grommelé :

— Je te jure, par mes petites soies, que tu en fais une drôle de hure !

Ensuite, il s’est enfoncé dans la futaie. Mais je sais qu’il reviendra.

Kabann

2 commentaires:

  1. Très original et plein d'humour.
    Se retrouver ainsi dans la peau d'un sanglier sauvage -mais lettré : Ulysse, Circée, les"truismes"- ça confirme que notre ADN d'humain est très proche de celui du porc !

    plume bernache

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  2. Ouais, mais alors là c'est un peu du même bois que ce dessin de Chaval "Cochon savant aidant un charcutier à faire ses comptes", pas récent du tout. Pas besoin du lien on retrouve facilement;

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