mercredi 9 janvier 2019

Atelier écriture Jules Ferry - Le marché aux souvenirs


Elle essayait de se frayer un passage dans la cohue du marché. Son panier à la proue, et la petite, derrière, qui ralentissait, tirait sur sa main. Régulièrement elle se retournait pour être sûre que l'enfant ne soit pas trop bousculée, voire écrasée par tous ces adultes plus ou moins ventrus de larges cabas ou sacs proéminents.

Elle fut tout d'abord agacée. Ce matin-là l'heure avait l'air de tourner plus vite que d'habitude. Elle s'était retardée au départ et maintenant essayait de rattraper le temps perdu qui se faisait un malin plaisir de courir toujours plus loin devant. Le brouhaha l'empêchait de penser. Toutes ces voix, des plus grosses aux plus aigües... Il fallait en finir au plus vite.

Pourtant, un accent très chantant amusa ses oreilles. Un autre lui répondit avec des « E » muets qui s'envolaient ostensiblement. C'était dansant, c'était chantant... Elle en convint : c'était joyeux ! L'instant lui parut alors plus sympathique. Sa mauvaise humeur, pourquoi ne pas la remiser au fond du sac avec poireaux et carottes ? C'était stupide, après tout, de gâcher ce petit moment de vie pittoresque ! Elle se prit alors à regarder ces humains si différents les uns des autres. Le petit théâtre de l'humanité... Elle s'y sentait de nouveau à sa place. Une odeur de pommes venait de ce coin là-bas, et de ce côté-ci, ça sentait le vivant, quelques volailles sans doute... L'étalage de fromages ne fut pas en reste et semblait lui faire signe. Cela n'était pas prévu, mais après tout, pourquoi pas ? Dans le voisinage d'une montagne d'œufs, le soleil en pots du marchand de miel ajoutait à la fête...

Elle eut soudain comme un vertige. Tout ce grouillant de vie... C'était bon d'en faire partie, d'être là, seulement là pour se sentir exister tout simplement.
La petite tira un peu sur sa main. Elle se retourna et reçut l'azur de ses prunelles. Au même instant, une odeur de marée... l'iode et le bleu mêlés...

Alors, elle eut quatre ans... C'était la première fois qu'elle voyait l'océan... Elle avançait doucement dans le chuintement d'un sable chaud qui mordillait les petits pieds et chatouillait en s'insinuant entre les doigts.
Elle se mit à respirer goulûment cette odeur vivifiante qu'elle ne connaissait pas. Puis elle reçut en plein visage l'immensité de la plage, cette couleur de pain chaud et ces nuances de bleu, outre-mer, turquoise… Son regard avait eu alors la dimension de cet espace. Cette liberté inattendue... ce ciel qui descendait dans le scintillement de l'eau... ou peut-être était-ce la mer qui montait jusqu'à lui… ? Ce continuum des vaguelettes qui brodaient inlassablement l'ambre du sable... cette berceuse... Alors, c'était donc ça le bonheur de vivre... une douce chaleur sur des épaules nues... un frisson qui s'apaise dans une indicible sérénité ?... Elle tutoyait l'univers et savait désormais ce que voulait dire exister. Elle recevait cette révérence comme une reine. Exister garderait alors l'image d'un soleil bleu sur un bonheur iodé...

— Maman ?
— Oui ?
— Je veux voir les petits canards. S'il te plaît...
— Oui oui, bien sûr. Mais juste pour les regarder, tu sais.

Elle n'entendit pas la réponse. Encore un pied au royaume de son enfance perdue, elle aurait peut-être voulu contempler un peu plus son trésor.
Qu'importe, elle vivait un petit moment où le temps n'avait plus d'importance. Un petit moment d'éternité, une parenthèse, un éclair précieux… une petite miette de bonheur prise à la volée un jour de marché.


2 commentaires:

  1. Rafraichissant ! avec les embruns en prime.

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  2. Quelle bonne idée de remiser la mauvaise humeur au fond du sac avec carottes et poireaux! Et deuxième bonne idée: savoir cueillir à la volée des petites miettes de bonheur !

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